Une expérience plus qu’une lecture… (La Horde du Contrevent)

La Horde du Contrevent

Par Alain Damasio

Aux éditions La Volte (2004), Gallimard pour la présente édition (septembre 2019)

Genres/thèmes : Science-fiction, Fantasy / Vent, aventure, horde, quête, bout du monde, origine des vents, honneur, lutte

Résumé

Un groupe d’élite, formé dès l’enfance à faire face, part des confins d’une terre féroce, saignée de rafales, pour aller chercher l’origine du vent. Ils sont vingt-trois, un bloc, un nœud de courage : la Horde. Ils sont pillier, aillier, traceur, aéromaître et géomaître, feuleuse et sourcière, troubadour et scribe. Ils traversent leur monde debout, à pied, en quête d’un Extrême-Amont qui fuit devant eux comme un horizon fou.

La Horde du Contrevent
Alain Damasio
Édition originale : La Volte (2004)

À propos de l’auteur

Alain Damasio est un auteur français très porté sur la société de nos jours et notamment sur la trace qu’on y laisse. J’aime beaucoup écouter des interviews de cet auteur, sur ces livres, je vous en laisse une ici qui a eu lieu chez Médiapart. Il a toute une réflexion sur les comportements sociétales qui sont très intéressants, et se penche sur la psychologie, ainsi que la technologie et son impact sur la société et l’Homme.

D’où ce livre, La Horde du Contrevent, et la légitimité de cette quête de l’origine du vent…

Mon avis

Je viens de le finir, la quête vient de s’achever, le mystère est percé… Et me laisse une étrange sensation de vide. Triste expérience de quitter ces personnages, cet univers, cette quête.

La Horde du Contrevent, qu’est-ce que c’est ? C’est une course, une lutte, une quête jusqu’à l’origine du vent, le bout du monde, qui est recherchée depuis des décennies. La Horde, la 34e depuis leur création, c’est tout d’abord des âmes, des personnages, des caractères bien définis, intenses, profonds, bien vivants. C’est Larco le braconnier du ciel, c’est Callirhoé et son feu qu’elle fait naître où elle le désire, c’est Aoi la sourcière, c’est Silamphre et ses instruments de musique qui transportent… C’est Oroshi, aéromaître aux connaissances infinies, c’est Sov le scribe et Pietro le prince. C’est Caracole. Caracole, le troubadour, le mystère dont l’identité reste floue mais dont la personnalité s’imprègne en nous dès les premiers mots. Des âmes liées entre elles, à la vie à la mort. La Horde, c’est des remises en questions, des doutes et incertitudes, mais c’est aussi un immense savoir, immense, sur le vent, sous toutes ses formes, et sur les mille façons de le contrer. t surtout, ce qui m’a le plus marquée, c’est cette question autour de cette quête, savoir si elle en vaut le détour, si elle est réelle, s’il y a quelque chose au bout… Que faire s’il n’y a rien ? Si la lutte est vaine ?

La Horde, un univers exploré de fond en comble, une aventure ébouriffante

« Le ciel était d’une transparence à crier et la plaine, fumante encore, scintillait de vapeurs dissipées, de poudre fraîche où enfoncer ses pas était comme inventer le sol à mesure de son contre. »

La Horde du Contrevent
Alain Damasio
Éditions La Volte (2004) / Gallimard (2019)

Après avoir refermé les sept cents pages de ce roman poche, je me suis sentie vide. Je n’y croyais pas. Jusqu’à la toute dernière page, jusque’à la toute dernière ligne, je ne savais pas à quoi m’attendre. Dans ce roman, avec une fin pareille, on apprend la force des mots : ils peuvent tout changer en une phrase.

Cette aventure fut incroyablement dense. Peut-être même un peu trop parfois, peut-être que le livre est un peu « gras » des explications d’une aéromaître sur le vent et ses complexités, mais ces exposés participent à la réussite de l’univers. Parce que Alain Damasio a exploré son univers de fond en comble et n’a rien laissé au hasard. J’ai mis plus d’un mois à lire le roman, parce que chaque chapitre que je lisais exigeait une pause à sa suite, pour intégrer l’intensité du truc. Parfois, j’éprouvais une sorte de « flemme » à me remettre dedans, car la lecture exigeait de moi de la concentration et du temps, mais une fois que j’étais replongée dans l’histoire, c’était addictif. Et puis lorsqu’on approche de cette fin, quand on voit le nombre de pages se réduire dangereusement… Ça a un côté affolant.

La richesse et la précision de son monde sont pour moi le point fort, en plus des personnages, auxquels on s’attache avec force, qu’on a du mal à voir partir, qui s’imprègnent au fond de nous. C’est pour moi une des premières lectures dans laquelle les personnages prennent autant d’importance et s’ancrent si intensément en moi.

Une plume immersive et travaillée

« Étonnant comme certains mots percent sa carapace et s’enchâssent, pour ressortir longtemps après, assimilés. « Noués. » Nous ne serons jamais à quoi ça tient. »

La Horde du Contrevent
Alain Damasio
Éditions La Volte (2004) / Gallimard (2019)

« Travaillée », quel bien faible mot pour décrire la plume d’Alain Damasio… Elle est incroyable. Quoiqu’elle participe par moment un peu à l’obésité du roman, elle reste époustouflante, et l’auteur en joue (notamment avec des jeux littéraires à même le récit…) Le lecteur ainsi n’a pas d’autre choix que de se retrouver embarqué dans cette aventure, parfois laissé à la traîne par certaines explications, mais il récupère toujours facilement le récit, comme si ces égarements n’avaient pas d’importance réelle face à la quête.

Le jeu des symboles dans le récit est aussi intéressant, il permet d’identifier les personnages qui parlent, et le nombre des pages qui diminue est assez significatif de leur quête. J’ai beaucoup aimé ces petits détails, ainsi que les formes du vents construites avec les marques de ponctuation… Tant de détails qui rendent ce livre unique.

Une quête significative, métaphore de la vie…

« – Je ne crois plus en nous, Pietro. Je ne crois plus en notre horde. Mourir pour gagner quelques mois… Ce que nous faisons n’a pas de sens.

– Si, ça a un sens. Chaque pas que tu fais a un sens. Te lever a un sens, te coucher a un sens. Faire un feu a un sens. La pluie a un sens. Tout. Et rester vivant plus que tout.

– Est-ce que tu me méprises, Pietro ?

– Oui. Mais ça ne m’empêche pas de t’aimer. »

La Horde du Contrevent
Alain Damasio
Éditions La Volte (2004) / Gallimard (2019)

Peut-être que je me trompe, mais j’ai ressenti une jolie métaphore de la vie dans cette quête de l’origine du vent, certes un peu violente, mais l’espoir est sans cesse présent et c’est pour moi le plus important. Cette horde, ce pack, nous présente une famille soudée et liée par la soif de découvrir, de savoir, de comprendre, tandis que d’autres populations (les « abrités », ou encore les « fréoles » qui se déplacent en navire sur les dunes) se posent visiblement des questions (sans oser les formuler tout haut) sur les raisons de leur acharnement, sont parfois même méprisants quant à leur quête. J’ai trouvé ces différences de points de vue très symboliques et intéressants, ils ont apporté de la profondeur à leur quête, faisant un peu écho à certaines luttes menées par des individus, que d’autres ne comprennent pas forcément.

Parce que, après tout, ces élites, ces personnages sont enrôlés depuis leur plus jeune âge dans une mission de tour du monde, de découverte de l’Extrême-Amont, sans savoir où ils vont vraiment, mais ils y vont parce que c’est leur mission, leur quête, leur devoir, et parce qu’ils sont nés pour ça… Mais au final, s’il n’y a rien en Extrême-Amont, se demande-t-on au fil du roman, qu’est-ce qui se passera ? Il faudrait bien vivre avec ça ! Et cette idée est à la fois terrifiante et excitante. Ce roman questionne vraiment sur la condition humaine, la lucidité, la solidarité, le courage de faire face, et grandement et principalement sur les raisons de vivre, le choix, sans cesse, d’abandonner ou de continuer de contrer le vent, sans avoir la sûreté de savoir si on va survivre à la découverte.

En bref

Dire que j’ai beaucoup aimé cette lecture est assez faible, puisqu’elle se rapproche plus d’une expérience, comme je l’ai dit. Cependant, il me faudra quelques temps pour l’assimiler et décider si elle rentre ou non dans mes coups de coeur…

Les points forts du livre : Ses personnages vivants, réalistes, profonds. Son écriture immersive, tranchante, crue, poétique. Son univers fouillé, construit, détaillé.

Les points faibles du livre : Sa longueur, quelques passages auraient pu être réduits. La (trop grande) profusions de détails sur le vent, l’aspect scientifique qui m’a parfois complètement perdue.

Je vous renvoie vers d’autres chroniques sur La Horde : Charmant petit monstre, Au pays des Cave Trolls, L’ours inculte, Elbakin

« I. Pharéole

) À la cinquième salve, l’onde de choc fractura le fémur d’enceinte et le vent sabla cru le village à travers les jointures béantes du granit. Sous mon casque, le son atroce du roc poncé perce, mes dents vibrent — je plie contre Pietro, des aiguilles de quarts crisent sur son casque de contre. À terre, dans la ruelle qui nous couvre, deux vieillards tardifs qui clouaient un volet ont été criblés ; plus loin, au carrefour, je cherche en vain la poignée de mômes qui crachaient front nu en braillant des défis que personne, pas même nous, ne peut à cette puissance, et sous cette viscosité d’air, relever. Toute la horde est à présent plaquée contre la face ouest d’une bâtisse qui nous a paru un peu moins pitoyablement jointoyée que les autres, à attendre le ressac, la courte pause dans l’accélération, qui nous permettra de contrer dans le dédale des rues jusqu’aux fortifications, puis au-delà, si l’on sort. Si l’on se décide — finalement — à sortir. Des dômes les plus hauts, du métal tordu crie dans les accalmies, une éolienne grince, hoquette — elle repart… Se bloque. Les pales crépitent sous la grenaille. Une rafale encore — et le bruit se fond dans le rugissement saturé. À ma gauche, un chat oblong se cale, ébouriffé, dans une encoignure trop étroite pour lui, et volent les jouets cassés, des calebasses, des bancs qui raclent et des tuiles de terre cuite arrachées et jetées comme à la main à trois mètres de nous. Il n’y a plus de doute maintenant, pour personne : le furvent arrive. Il sera là dans une heure. Il s’annonce, comme toujours, en quintet. Et il ne laissera rien debout ici, dans ce bled qui ne figurait sur aucun carnet de contre, tant pisé son plan carré, ses ruelles axiales et son architecture en pisé auraient fait hurler une Oroshi de huit ans.

— Ou est Arval ?

— Lancé en éclaireur ! Il cherche l’ouverture du rempart.

— Et Caracole ?

— Ils sont ensemble.

— Il n’a rien à foutre hors du Pack. Merde ! Rappelez-le ! »

La Horde du Contrevent
Alain Damasio
Éditions La Volte (2004) / Gallimard (2019)

Il vous fait envie ? Si vous l’avez lu, qu’en avez-vous pensé ?

1 réflexion sur « Une expérience plus qu’une lecture… (La Horde du Contrevent) »

  1. J’ai adoré ce roman et, en effet, comme tu le soulignes, c’est une véritable expérience !
    Il m’avait fallu une centaine de pages pour me mettre vraiment dedans, et surtout terminer mes autres lectures en cours (ça aide!) et ensuite je me suis laissée embarquer dans ce récit, cette quête que j’ai trouvé extraordinaire.

    Aimé par 1 personne

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